mardi 17 juin 2008

Bac à soufre

Hier, c'était la philo. M. m'a ordonné de m'y coller ce matin, en traitant un des sujets au choix. Le choix n'a pas été difficile et s'est porté sur un devoir de la série ES :

"Peut-on désirer sans souffrir ?".

Le traitement n'est pas pour autant coton, il a fallu rassembler quelques notions un peu lointaines.

Je commencerais par une définition du désir : tendre consciemment vers ce que l'on aimerait posséder. Puis par celle de souffrir, transitif ou intransitif, supporter quelque chose de pénible (de "sufferire" et "ferre" = porter) et par extension éprouver une souffrance, des douleurs physiques ou morales. En opérant une distinction, sur laquelle je reviendrai, entre souffrance et douleur, je suis en option bdsm, on ne se refait pas.

Dans une première partie, je parlerais du désir comme manque. On désire ce qu'on n'a pas - un étui pénien par exemple. Le désir en soi est insatisfaction. Le désir désire ce qu'il n'a pas, il est donc hanté par la mort. Eros et Thanatos, le couple classique. Il faut faire ici référence aux classiques, les stoïciens et les épicuriens, et Platon qui dans Le Banquet évoque les effets néfastes de ce manque. L'objectif étant d'atteindre l'ataraxie, l'extinction des désirs, pour éviter de souffrir. Le philosophe étant une sorte de Superman, susceptible à force de raison et de méditation d'y arriver avant les autres. On pourrait aussi évoquer les mystiques, occidentaux ou orientaux. Tao, zen, Bouddha notamment invitent à lutter contre le désir de posséder, le désir d'être puissant, qui ne peut que générer la souffrance de la perte ou de l'échec. Pour ne pas souffrir, il faut donc se détacher du monde. Eviter le bondage donc. Par contre les verges, en vogue chez les antiques, me paraissent indispensables pour dresser ainsi à l'ascétisme, comme à Sparte. Notons cependant que dans ce cas de figure, et chez Platon, une confusion s'établit souvent entre besoin et désir. Le besoin est d'origine naturelle. Il est souvent physique, c'est la pulsion animale qui nous anime. Alors que le désir est davantage psychologique. Il témoigne de notre liberté, dans sa formulation et dans son renouvellement. Le besoin s'abolit dans la satisfaction, et génère d'autres besoins (ressort qu'utilise notre société de consommation et de publicité) alors que le désir n'est jamais satisfait.

Au-delà de la souffrance, le désir du désir n'est-il pas avant tout le plaisir ? Qu'espère le sujet désirant, sinon de désirer toujours, de ne jamais en finir avec la satisfaction, source de vie ? Le désir est alors perçu comme une puissance. Et Spinoza arrive, ici, contre Platon. Le désir est l'essence de l'homme pour le philosophe hollandais. Le désir précède et donc instaure la valeur de son objet. Ainsi, je pose un soumis-maso, qui désire une cravache ou une badine. Il ne désire pas ces deux objets parce qu'ils sont bons, mais parce qu'il les désire. De même pour le fétichiste qui fantasme sur une paire de collants portés par sa Maîtresse : les collants, un peu sales, ne sont pas en eux-mêmes bons. C'est le désir, un peu fou, d'être relié à sa Maitresse, en portant par exemple en baillon cet objet qui lui donne sa valeur. Nous jugeons bons, cravache, badine et collants, parce qu'ils nous apportent la puissance d'exister. C'est la puissance de vie, ou conatus, chère à Spinoza. Et dans conatus il y a (...), et dans Spinoza il y a (...). Ce qui rend le système des plus sympathiques. Dans la même veine, le désir est un moteur par son caractère subversif. Le désir peut refuser ce qui lui est donné, s'insurger contre l'ordre et la valeur que l'on tente de lui imposer. C'est de lui que jaillissent les utopies. Ainsi de nos jeux, toujours en décalage, qui scénarisent, créent de nouveaux codes anticonformistes. Le désir est révolutionnaire, comme le montre Deleuze. Qui d'ailleurs a publié une édition critique de La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch.

Une troisième partie est-elle possible ? Elle commencerait par distinguer désir et désir, et introduire la notion de volonté qui peut contrôler les désirs dont la satisfaction dépend de nous. La volonté nous permettrait de canaliser nos désirs, et vus qu' a priori on désire plutôt la joie que la peine, le désir serait alors non pas écarté mais gouverné par la raison. "Sois sage, ô ma Douleur, et tiens toi plus tranquille" nous dit le poète. Ainsi un soumis, soumis à des crises priapiques, témoignant d'un désir inconsidéré pour sa Maîtresse, pourrait être calmé par plusieurs méthodes : le port de la cage de chasteté pendant quelques jours, une douche très froide sur ses parties intimes tous les matins, ou une petite séance quotidienne de milking à la sauce Tao. Cela conduirait donc à une sorte de désir raisonnable, et de souffrance contrôlée. Mais la notion de souffrance est ambiguë. La souffrance psychique est toujours désagréable, une souffrance physique gênante est aussi à bannir. Il n'en est pas de même de la douleur, qui peut être recherchée, voulue par le(la) masochiste avec la complicité de sa Maîtresse (ou de son Maître). Le désir devient alors désir de souffrance-douleur. Le plaisir est dans la douleur, qui est recherchée. C'est notre univers bdsm.

On ne peut donc désirer sans souffrir mais on peut aimer souffrir, prendre du plaisir dans un désir de douleur, dans un monde d'imagination et de fantasmes qui génère sans cesse de nouveaux jeux, consentants, qui apportent le bonheur d'un désir qui commence à satisfaire un désir qu'on imagine pouvoir durer toujours.

PS : Ceci ne saurait en aucun cas constituer un corrigé académique, ces lignes très libres sont un exercice de style. J'espère néanmoins l'indulgence du jury pour ma contribution...

7 commentaires:

0July0 a dit…

Salutations au libre compositeur qui n'a nul besoin d'indulgence pour s'être livré à pareil exercice.

Et pour la détente...
1. e4 e5
2. Nf3 Nf6
3. Nxe5 d6

Ortie a dit…

Je suis sincèrement admirative!

M. a dit…

Un travail très original qui traite le sujet sous un angle un peu particulier et qui reste donc incomplet. Les connaissances sont cependant solides et l'analyse brillante : on sent que le candidat maîtrise bien ce sujet.

La correctrice souhaiterait cependant un entretien à "bâton rompu" avec le candidat pour parfaire son évaluation.

M.

Anonyme a dit…

Merci July pour ces compliments et pour cette reprise de la partie. Je crois qu'une prudente retraite du cavalier s'impose. Donc...
4. Nf3

Merci ortie pour votre passage. Quel beau pseudo !

Merci chère M. pour cette première évaluation. Je me tiens à votre disposition pour les oraux. Votre dévoué e.

e.

SASKWASH a dit…

indulgence . . . humm ! ! ! non pas quand même.

Appréciation oui. vous avez un avis très favorable cher e.

Amicalement
SKH

Fleur de Lys a dit…

Mes respects.
Joli travail. Je ne sais quelle évaluation au final le candidat aura eu, mais certains de nos candidats au baccalauréat aurait du avoir M comme professeur. Je suis certaine qu'ils auraient pu rendre un travail au final appréciable menés sous sa baguette.

Bonne fin de Dimanche.
Fleur de Lys

M. et e. a dit…

Merci à vous pour votre passage...
Vos compliments nous touchent. Il est certain que sans les talents et la baguette de M., e. ne pourrait pas ainsi s'exprimer. ;-)